L’affaire du Zong et le combat des abolitionnistes anglais

« Faites en sorte que les malheureux martyrs du Zong ne soient pas mort en vain« . William Wilberfoce.

Pour ceux qui n’ont pas vu le film « Belle » réalisée par Amma Asante, je vais vous conter l’histoire de l’affaire du Zong. Tout commença le 29 novembre 1781 alors que le navire britannique, nommé le « Zong », partit voguer sur l’océan en direction de la Jamaïque. En plus de l’équipage, elle transportait une cargaison de 440 esclaves, soit 2,8 fois plus que la charge « normale » d’un négrier de cette taille. Il est utile de rappeler que le Zong est un navire négrier de  Liverpool, dont le commandant s’appelait Luke Collingwood, qui participait au commerce triangulaire, incluant l’Europe, l’Afrique et l’Amérique, pour le compte du syndicat du commerce d’esclaves Gregson (« Gregson slave-trading syndicate »).

Capture d'écran 2017-12-29 21.24.28

 

Basé sur la traite des Noirs, le commerce triangulaire fut des plus fructueux pour les puissances coloniales européennes. traite négrière 2.jpgVoltaire affirma en effet que « les Antilles sont des points sur la carte, mais enfin ces pays, qu’on peut à peine apercevoir sur une mappemonde ont produit à la France une circulation annuelle de 60 millions de marchandise« . Comme la France, l’économie anglaise était  basée grandement sur la traite négrière, notamment à travers son port de Liverpool qui fut l’un des plus actifs du commerce mondial.

C’est donc dans ce contexte de commerce triangulaire fructueux pour la Grande-Bretagne que nous retrouvons le Zong qui, comme de coutume, avait pris une assurance sur la vie des esclaves du navire. Il était en effet ordinaire de faire appel à une assurance, les esclaves étant considérés comme de simples « marchandises ». Une fois en route, bercé par les vagues et le soleil, le navire se trouve à court d’eau et décide de jeter par dessus bord des esclaves afin d’éviter aux autres de mourir de soif. Ah bon d’accord. Ce fut donc 132 esclaves qui perdirent la vie en rejoignant le fond de l’océan. 132 esclaves qui étaient par ailleurs rongés par la maladie, allant de la fièvre à la variole… Si les esclaves étaient morts sur le navire, le syndicat n’aurait pu recevoir l’argent de l’assurance et aurait peut être perdu le reste de l’équipage et de la cargaison, morts par contagion. En revanche, jetés à la mer pour des raisons de survie dues au manque d’eau leur était rentable car cela permettait de toucher de l’argent versé par l’assurance, sachant qu’une perte correspond environ à 35 livres sterling (c’est à dire le prix de vente d’un esclave en Jamaïque). Quelques jours seulement après avoir accosté en Jamaïque, le capitaine Luke Collingwood décède, laissant son second, James Kelsal, prendre la relève. Plus tard, le nouveau capitaine fera de nouveau cap vers l’Angleterre où il accostera en mars 1782. Afin d’obtenir l’argent qui leur est dû selon la loi, le Zong formule une demande de remboursement que les assureurs refusent de payer. En effet, bien que le feu commandant Luke Collingwood ait justifié ce geste abominable par un manque d’eau dans son journal, les assureurs ne semblent pas convaincus et ne veulent pas payer pour une marchandise jetée à l’eau délibérément. Ainsi, un procès est ouvert en mars 1783 à l’issu duquel le capitaine est exonéré et les assureurs sont sommés de payer. Contrariés par ce jugement, les assureurs décident de faire appel. Dès lors, un deuxième procès a lieu, déchainant les passions des armateurs, tentant de défendre leur commerce, et des abolitionnistes, luttant avec zèle contre la traite négrière et, plus largement, contre l’esclavage. Plus qu’un simple procès opposant le Zong et les assureurs, il représente une étape décisive dans la société anglaise, à cheval entre le commerce triangulaire qui représente une base incontestable de son économie et le mouvement abolitionniste bercé par les idées révolutionnaires du siècle des Lumières. D’une part, les armateurs font en effet tout ce qui leur est possible pour sortir le Zong de cette situation délicate, quitte à payer à un prix fort l’homme religieux qu’est Raymond Marrès afin que ce dernier publie le pamphlet  » Recherches sur les Ecritures » dans lequel il entreprend de prouver que, d’après la Bible, Dieu « approuve et même ordonne l’esclavage des Noirs afin de leur procurer le baptême en ce monde et le salut éternel dans l’autre« . D’autre part, l’enthousiaste abolitionniste William Wilberforce, alors parlementaire britannique, décide de créer un  » Comité permanent pour l’abolition de la traite » qu’il fonde auprès de Granville Sharp et certains quakers (membres d’une église protestante fondée au XVIIème siècle dénonçant fermement l’esclavage). Wilberforce prend cette mission très à cœur, comme ses écrits dans son journal le suggèrent :  » Dieu tout puissant a donné un objectif à ma vie : la suppression du commerce des esclaves« . Grâce à la vague d’indignation soulevée par l’affaire du Zong, Wilberforce obtient des résultats considérables, comme l’adhésion au comité de personnalités influentes telles que John Welsey, évêque de Londres. En outre,  Thomas Clarkson, étudiant de 25 ans en théologie, gagne par ailleurs un concours organisé par l’université d’Oxford en 1785 sur le thème suivant : « Est-il légitime de réduire quelqu’un en esclavage contre sa volonté ? ». Après avoir reçu le prix, il pense ingénieusement durant son trajet vers Londres « L’idée me vint à l’esprit que, si le contenu de mon essai était véridique, quelqu’un devait tenter de mettre un terme à ces calamités une bonne fois pour toutes ». Engagé, Clarkson participe à l’organisation de débats publiques où d’anciens esclaves intervenaient fréquemment et à la création de comités locaux de lutte contre le trafic d’esclaves.

 

william murray.jpg
William Murray

In fine, le Lord juge en chef d’Angleterre et du pays du Galles, William Murray, affirme à l’issu du procès que les assureurs doivent en général rembourser la perte des esclaves conformément à la loi. Cependant, il ajoute que cela dépend des circonstances avant de dénoncer l’escroquerie du syndicat. Jeter à l’eau la cargaison afin d’obtenir réparation n’est pas légal. Les assureurs sortent donc vainqueurs du procès.

Bien que ce qui soit reproché au Zong soit davantage leur escroquerie que l’assassinat de ces esclaves, l’affaire portée en justice et son issu stimulèrent le mouvement abolitionniste britannique. Composé de fervents activistes tels que William Wilberforce, le très chrétien Grandville Sharp et Thomas Clarkson, les abolitionnistes auront finalement raison de leur combat en 1807, date de l’abolition de la traite négrière par les anglais.  Après avoir lancé des pétitions dans toutes les villes du pays et présenté au parlement, le « Slave Trade Act » est finalement interdit le 23 février et ratifié par le roi un mois plus tard. Puis, vint le tour de l’abolition de l’esclavage en Grande-Bretagne en 1833. A titre informatif, elle fut abolie en France en 1848.
Bibliographie :
Juan José Sanchez Arreseigor, Histoire National geographic n5, Quand Londres dit stop à la traite des esclaves, Août 2013.
Pierre Bellemare; Jean-François Nahmia, Derniers voyages: quand a mort est au bout du chemin, 42 aventures qui avaient si bien commencé, Flammarion, 2014.
F.A

Une réflexion sur “L’affaire du Zong et le combat des abolitionnistes anglais

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s