Le rapport médiéval au corps

Le corps de l’homme médiéval est un sujet de grande tension, il est tout autant méprisé que glorifié. Après le culte du corps dans l’Antiquité, le Moyen-Age est l’époque du grand renoncemecorps MA superficialitént au corps (en théorie du moins). L’Eglise incite au mépris des apparences pour se tourner vers l’âme qui est vraie richesse, contrairement au corps qui ne représente que « l’abominable vêtement de l’âme » selon le pape Grégoire Le Grand. L’apparence première est le corps, il faut donc le négliger, l’abaisser. Ainsi, tout ce qui a attrait au corps est petit à petit réprouvé, voir condamné : la sexualité, le travail manuel, le rire et les gesticulations, le maquillage, la gourmandise, le théâtre… Il s’agit entre autre de renoncer au plaisir corporel sous toutes ses formes, cette lutte contre la tentation étant vertueuse.

D’autre part, l’Incarnation de Dieu en Jésus, qui est homme, entraine une glorification du corps et fait de lui le « tabernacle du Saint-Esprit ». La résurrection du Christ, qui est aux fondements de la chrétienté, va être suivie de la résurrection des morts, âme et corps. Ainsi, les sacrements, gestes rituels sacrés, sanctifient le corps : le baptême, où le corps est plongé dans l’eau, est purificateur ; l’eucharistie, communion au Corps divin du Christ, est assimilée à un repas… Les corps des morts, qui sont pourtant associés au péché originel, sont en outre honorés par des soins et une liturgie des funérailles. Par ailleurs, les reliques des corps de saints attirent les fidèles en masse, qui les honorent et les prient. De plus, l’idéal guerrier, contrairement à l’idéal chrétien qui le rabaisse,  exalte le corps : la vie des chevaliers n’est qu’exaltation physique (guerre, tournoi, chasse…). En effet, il est tout aussi pertinent de citer le moine pieux s’humiliant le corps par des pénitences corporelles que le chevalier vivant dans les passions du corps comme modèles  au Moyen-Age. Enfin, les lieux des plaisirs du corps (méprisés par l’Eglise) comme la prostitution, sont également nombreux. Ainsi, le Moyen-Age attribue au corps, parallèlement au mépris que lui accorde l’Eglise, toute une glorification tant il est un élément central de la vie de tous les jours, tant dans la sphère religieuse que chevaleresque.

D’où vient donc cette tension entre la glorification et le mépris du corps ? Nous pourrions tenter de trouver une réponse partielle dans le thème du péché originel. Masaccio_expulsion-1427Dans la Genèse, Adam et Eve, au jardin d’Eden, peuvent manger des fruits de tous les arbres, sauf celui de la connaissance du bien et du mal. Le serpent tentateur incite Eve à goûter un fruit de cet arbre, elle en mange puis incite à son tour Adam à faire de même. Avant cet acte, il est écrit que tous deux sont nus et sans honte de l’être. En revanche, après avoir mangé le fruit défendu, ils se rendent compte de leur nudité et se cachent en utilisant des feuilles pour se faire un pagne : ils protègent ainsi leurs parties dites intimes. Dieu voit Adam et Eve et est étonné qu’ils sachent qu’ils étaient nus. Il comprend alors leur faute : celui d’avoir mangé la pomme interdite. Il leur impose de porter une tunique, qui cache le corps plus amplement, en dévoilant seulement le bas des jambes et les bras. Par conséquent, au Moyen-Age, les Hommes et l’Eglise portent un regard contradictoire sur la nudité. D’une part, elle est assimilée à la connaissance du bien et du mal, puisqu’Adam et Eve ont honte d’être nus seulement après avoir mangé du fruit de cet arbre. D’autre part, elle est mauvaise, infamante et signe du péché originel. Il faut noter que l’Eglise fait du péché originel un péché sexuel, la nudité suscitant le désir. 78552510cfdbf0cf887238c8b2a16f01--les-légendes-le-corps.jpgElle doit donc être cachée : Dieu va même jusqu’à ordonner de dissimuler le corps dans sa majeure partie, faisant du vêtement une obligation morale. D’un autre côté, la nudité est le symbole de la vie avant le péché originel. Elle est assimilée à la pureté et l’innocence. Les hommes aspirent à ce paradis et idéalisent le nu.

Par ailleurs, il convient de distinguer deux aspects de la nudité. La nudité imposée et celle volontaire. Il va de soi que l’acte de forcer une personne à se dénuder est violent, et que la personne ainsi mise à nu est humiliée et se sent déshonorée. Au Moyen-Age, la nudité imposée peut être utilisée comme châtiment, pour l’adultère notamment. La nudité est en outre assimilée à l’exclusion sociale et la folie : le fou déchire ses vêtements, il est inconscient de sa nudité et ne répond pas aux normes sociales de pudeur. En effet, la pudeur des sentiments et la pudeur corporelle sont présentes dans les mœurs du Moyen-Age. De manière générale, la pudeur est une règle de conduite, mais avant tout elle est la réaction d’une personne qui veut protéger son intimité du regard d’autrui. Se montrer nu entre hommes et femmes est mal vu (outre rapports conjugaux), du moins à partir du XIIIème siècle. En effet, des romans médiévaux (notamment allemands) de ce siècle mettent en scène de nombreuses situations exposant la pudeur d’un homme prenant son bain, interloqué et ambarassé par la présence d’une femme entrant dans la pièce. Pour continuer dans ce siècle, il est important de parler de Saint François d’Assise. En conflit avec son père, celui-ci l’amène devant l’évêque et l’assemblée pour le déshériter. François, qui aspire à la pauvreté, n’est pas contre ce choix. Pour signifier que plus rien de son père terrestre n’est à lui, il se met entièrement nu devant tous. L’évêque est touché par ce geste et l’enveloppe dans son manteau pour le protéger. Saint François d’Assise devient peu à peu le modèle de l’homme pauvre et humble, fou de Dieu, celui qui est le plus ressemblant au Christ. La nudité est donc vertu dans sa symbolique d’abandon des choses terrestres pour préférer Dieu.

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Nous avons donc établi une vision double du corps, tantôt glorifié, tantôt condamné, dépendant des circonstances. Toutefois, nous pouvons assurement affirmer deux chose. D’une part, l’âme et le corps sont dissociés au sein de la société médiévale. D’autre part, nous remarquons ô combien la perception que l’on a des choses, sensibles comme intelligibles,  dépend de l’enseignement de l’Eglise.

 

Colombe Marical 

 

Bibliographie :

La civilisation de l’Occident médiéval – Jacques Le Goff

La nudité entre culture, religion et société – Régis Bertrand

Nudité, dépouillement, création : une figure de fous – Élodie Burle

Écrire et représenter la dénudation de François d’Assise au XIIIe siècle – Damien Boquet

Le nu et le vêtu dans les fabliaux – Marie-Thérèse Lorcin

Gestes et pudeur dans les romans courtois du XIIIe siècle – Carine Bouillot

 

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