Le bain au Moyen-Age

Comme nous l’avons précédemment établi dans l’article sur la perception médiévale du corps, le Moyen-Age est une époque de grande tension et de contradiction dans son rapport au corps. L’Eglise le méprise et le glorifie à la fois, entrainant pour toute la société médiévale une théorie de rejet du corps et de ses plaisirs, qui n’est cependant pas respectée dans la pratique. Pour observer cette tension, nous avons choisi l’exemple du bain. Et oui, vous pensiez que les hommes médiévaux ne prenaient pas de bain et fuyez l’eau comme la peste ? Et bien non, tout le monde n’était pas comme Jacquouilles La Fripouille ! 

Avant d’exposer notre recherche, expliquons ce que nous entendons par le bain. Ce terme confond à la fois une pratique, l’espace et le lieu de cette pratique. Il consiste à se plonger dans de l’eau, pour des raisons hygiénique, sanitaire, purificatrice, sociale ou encore divertissante. De nombreux fabliaux ou encore la présence d’étuves dans des villes françaises nous prouvent que l’homme et la femme médiévaux prenaient des bains : en 1292 sont répertoriées 26 étuves à Paris pour environ 250 000 habitants. Ceux qui en ont les moyens ont un bain chez eux : une cuve en bois recouverte dans le fond par un drap pour éviter les échardes. Parfois, les plus riches ont même une salle de bain chauffée par des conduits sous le sol. Cependant d’une manière générale, il n’y a pas dans la maison de pièce particulière réservée à la toilette. On se baigne dans la salle commune ou dans la chambre. Cependant, les maisons n’ayant pas encore l’eau courante, préparer un bain prend un certain temps. Il faut aller remplir des seaux d’eau au puits, la chauffer dans la cheminée, et la verser ensuite dans la baignoire. Souvent, un rideau autour de la cuve permet de garder plus longtemps la chaleur. Le « fond de bain » doit également servir à filtrer les saletés entre les baignades des différentes personnes dans la mesure où l’on ne change pas l’eau. Par ailleurs, lorsqu’un invité arrive de loin, après un long voyage, il est de bon ton de lui proposer un bain. La maîtresse de maison se doit de partager sa baignoire avec une personne qu’elle veut honorer. Enfin, les ruraux et les plus pauvres se baignent dans les rivières.

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La question maintenant est de savoir qu’en est-il de l’eau en tant que telle. Est-elle bonne ou mauvaise pour le corps ? A-t-elle des vertus bénéfiques ou maléfiques sur l’organisme ?

Tout d’abord, pour qu’une eau soit considérée comme bonne, elle doit être la plus neutre possible, c’est à dire qu’elle ne doit avoir ni couleur, ni odeur, ni goût. Elle doit en revanche se chauffer et se refroidir rapidement et être légère. Pour comparer le poids de deux eaux, on trempe dedans deux tissus similaires, puis on les pèse. Par ailleurs, l’eau courante est meilleure que l’eau stagnante. Si elle n’est pas assez pure, on peut la purifier en la faisant bouillir, puis on peut la refroidir ou encore la filtrer avec de la laine. Une fois que l’eau est déterminée comme étant saine, comment l’utilise-t-on ? En cuisine, l’eau sert à cuire les aliments. Selon la durée de cuisson et le type d’aliment, elle dégage les vertus de celui-ci ou bien en atténue la nocivité. Elle permet ensuite de transporter la nourriture dans l’organisme, ou bien est avalée en même temps que les potions ou élixirs pharmaceutiques, sans apporter en elle-même quelques bienfaits. Cependant, l’eau nettoie l’intérieur du corps. En effet, les médecins recommandent de se purger. Aussi, se faire vomir plusieurs fois par mois étant conseillé, l’eau tiède est un bon moyen pour provoquer les vomissements. L’eau vinaigrée est également utile afin de se rincer la bouche. En outre, l’eau nettoie aussi l’extérieur du corps: les bains chauds sont effectivement conseillés pour éliminer les saletés cachées dans les pores de la peau.

Au Moyen-Age, l’hygiène corporelle est donc considérée avec attention. Au-delà des soins du corps, l’eau est le symbole de la purification et de la rédemption. L’Eglise, lors du sacrement du baptême, fait en effet le geste de plonger le catéchumène dans l’eau. Symbole de sa renaissance dans le Christ, il en ressort lavé, purifié, renforcé pour la vie par le don de l’Esprit-Saint. 

 

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Cependant, l’eau n’est pas seulement un facteur de bonne hygiène, de purification et de bonne utilisation des aliments. Il faut s’en méfier pour moult raisons. Le voyageur, par exemple, est souvent confronté à de l’eau susceptible d’être mauvaise. Il lui est alors conseillé, pour l’assainir un peu, d’y verser de l’eau ou de la terre de son pays natal. Ainsi, au regard « rationnel » porté sur l’eau se même une part de superstitions et de pratiques magiques. De plus, les médecins mettent en avant l’idée que la santé se joue dans l’équilibre des températures et des échanges thermiques entre le corps et son milieu. Le mal se combat par son contraire: une maladie provenant de l’humide est traitée par le sec et inversement.

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Par ailleurs, l’eau est le véhicule de la chaleur le plus recommandé pour le corps, mais son usage doit être limité dans certains cas : l’eau très froide est la cause de maux plus ou moins graves, il faut donc éviter d’en consommer avec excès. Il est en effet dangereux d’en boire pendant et après le repas (d’où les repars arrosés au vin), pendant et après un bain chaud et à la suite d’un exercice violent ou un rapport sexuel car cela contrarie le mouvement normal de la chaleur.

L‘eau n’est pas un remède en soi et on lui refuse toute valeur nutritive. De surcroît, elle peut être mauvaise pour le corps. Pour autant, on sait utiliser ce support neutre pour nettoyer (nettoyage externe et interne), soigner ou embellir. Cependant, il est aussi beaucoup lié à la notion de plaisir. Les hommes et femmes de la ville vont aux étuves ou aux bains publics pour se laver, mais surtout pour goûter au plaisir de l’eau (qui est festive), pour passer du bon temps avec de la famille ou des amis (certains baquets sont de grande taille pour accueillir trois ou quatre personnes si ce n’est plus), pour manger et boire du vin grâce à une planche posée en travers de la cuve. En effet, on mange et boit dans les bains contrairement aux recommandations des bain MAmédecins. Chaque matin, dès l’aube, on entend crier dans les rues : « Seigneur qu’o vous allez baigner. Et étuver sans délayer; Les bains sont chauds, c’est sans mentir ! ». Ces crieurs ne doivent pas faire leur annonce avant le levé du jour car les clients risqueraient de tomber sur des brigands. En tout cas, il est dans l’intérêt personnel de s’y rendre tôt le matin pour que l’eau soit chaude et plus propre. On trouve dans chaque étuve une pièce avec des cuves pour se baigner, une autre pourvue de bains de vapeur, d’autres encore pour l’épilation. Des lits se trouvent à l’étage. Lieu de propreté et de détente, l’endroit va progressivement se transformer en lieu de prostitutions…

Pour aborder le thème de la prostitution au Moyen-Age, il nous faut d’abord nous pencher sur la sexualité à cette époque.  Nous l’avons vu, à l’époque médiévale les plaisirs sont rejetés, du moins en théorie. La sexualité devient peu à peu le péché par excellence, la dépréciation corporelle à son apogé: le corps sexué et le désir charnel sont diabolisés. Il faut savoir qu’au début du Moyen-Age, les relations sexuelles dans le mariage sont bien vues. Plus que la simple union corporelle d’un homme et d’une femme, elles sont leur union spirituelle à l’image de l’union du Christ et de son Eglise. Cependant, elles sont tolérées si leur finalité reste la procréation. Au fil des siècles, mêmes les rapports sexuels entre époux sont réprimés, l’homme se doit de se maitriser (« l’adultère est aussi l’amoureux trop ardent de sa femme« ) et la femme d’être passive. Enfin, les pratiques considérées comme déviantes, à l’instar de la sodomie car non procréative, sont interdites. Au XIIème siècle, le théologien Hugues de Saint Victor ira jusqu’à dire que  » la conception des enfants ne se fait pas sans péché« .  A la fin du Moyen-Age, l’idée de la sexualité va cependant évoluer, reconsidérant avec plus de bienveillance le plaisir sexuel, notamment dans le mariage. S’il est pensé tout ceci dans la théorie, qu’en est-il cependant dans la pratique ? Beaucoup de clercs prennent des concubines, les aventures extraconjugales sont courantes les nobles et les lieux de prostitution sont nombreux. Ainsi, les plaisirs de la chair, dans la sexualité et autre, n’ont pas disparu. Loin de là.

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La prostitution, quoique hautement dénigrée par l’Eglise, est répandue en France et pas seulement parmi le « bas peuple » : le clerc et la noblesse n’en sont pas étrangers. Plus qu’un plaisir, elle permet de tenir une certaine sécurité publique: du point de vue économique, elle est source de revenus pour les autorités publiques, pour les dirigeants d’établissement ainsi que pour les prostituées, bien que celles ci ne reçoivent qu’une moindre portion du butin. Du point de vue des mœurs, elle permet soit disant aux hommes d’évacuer leurs pulsions sexuelles et ainsi de se maitriser à l’égard de leur femme et de leurs filles. Au fil des siècles, sur le plan juridique, elle sera interdite, tolérée puis institutionnalisée. Différents types de prostitutions seront alors établis : tout d’abord, nous pouvons citer la prostitution publique, qui est la seule légale. Elle se déroule dans des établissements entretenus par les autorités publiques de la ville et tenus par une personne (une abbesse par exemple) qui paye une partie aux autorités. Ensuite, nous trouvons les petits bordelages, représentant des établissements privés tenus par des maquerelles pour arrondir leurs fins de mois. Enfin, les étuves deviennent un lieu permettant une prostitution discrète. Les hommes mariés ou les hommes d’Eglise peuvent ainsi s’y adonner de manière cachée. Jusqu’au XIIème siècle, la mixité et la nudité ne dérangeaient pas dans les étuves. L’atmosphère est souvent gaie : aux plaisirs de la nourriture, du vin et de l’eau, s’ajout les plaisirs sexuels. Cependant, il arrive de plus en plus que les étuves dégénèrent en lieu mal famé, où règne la prostitution et la violence. Il est alors recommandé aux étuveurs d’ouvrir leur établissement alternativement aux hommes et aux femmes. Cette dérive des bains publics, qui reste dans l’esprit un stéréotype du Moyen-Age, encourage l’Eglise à dénoncer l’usage du bain, celui-ci entrainant un relâchement des mœurs.

En conclusion, dans chacun des aspects présentés par rapport au bain (regard de l’Eglise, nudité, eau, sexualité), nous remarquons une grande contradiction entre la théorie et la pratique et une tension au sein même de la théorie: est-ce bon de prendre un bain ? Les arguments sont pour et contre. Prônant d’un côté que le bain est mauvais s’il est lié aux plaisirs du corps, à l’apparence corporelle et qu’il relâche les mœurs (sur la question de la nudité et de la sexualité particulièrement) et d’un autre qu’il est bon de soigner son corps et de le nettoyer car il est oeuvre de Dieu et qu’il est une manière de se purifier. Il y a là surtout la question du corps, rejeté, humilié et glorifié, qui est majeure dans l’esprit des hommes médiévaux. Loin de n’avoir aucun impact sur notre société contemporaine, les mœurs liées au corps mises en place au temps du Moyen-Age sont à l’origine de beaucoup de nos comportements et mentalités d’aujourd’hui.

 

Colombe Marical 

Bibliographie

Une histoire du corps au Moyen-Age – Jacques Le Goff et Nicolas Truong 

La civilisation de l’Occident médiéval – Jacques Le Goff 

Le propre et le sale, L’hygiène du corps depuis le Moyen-Age – Georges Vigarello

La nudité entre culture, religion et société – Régis Bertrand

Écrire et représenter la dénudation de François d’Assise au XIIIe siècle – Damien Boquet

Nudité, dépouillement, création : une figure de fous – Élodie Burle

Le « nu » dans quelques textes médiévaux allemands – Danielle Buschinger      

Le nu et le vêtu dans les fabliaux – Marie-Thérèse Lorcin 

Gestes et pudeur dans les romans courtois du XIIIe siècle – Carine Bouillot

Humeurs, Bains et Tisanes : L’eau dans la médecine médiévale – Marie-Thérèse Lorcin

Les avatars des soins hydriques en France – Roger-Henri Guerrand 

Espaces et pratiques du bain au Moyen-Age – Didier Boisseuil – magazine Médiévales 

 

 

2 réflexions sur “Le bain au Moyen-Age

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