L’animal en question

Chaque année en France, plus d’un milliard d’animaux sont abattus pour la boucherie, 3O millions au cours de la chasse (sans parler des millions de blessés qui agonisent dans les bois) et quelques 3 millions utilisés pour la recherche. On ne parle pas ici des tonnes de poissons pêchés, de l’abandon des animaux de compagnie ainsi que du braconnage… On observe aujourd’hui de plus en plus de mouvements associatifs qui dénoncent ces faits et militent pour les droits des animaux afin de mieux garantir leur bien-être. De plus, la protection des animaux semble être de plus en plus prise en considération dans le cadre du développement durable et de la protection de la planète. Ainsi, avec le changement progressif des mentalités, la violence envers les animaux suscite une inquiétude morale importante. Cette évolution s’est concrétisée dans le droit le mercredi 28 janvier 2015 quand l’Assemblée nationale a voté le projet de loi relatif à la modernisation du droit : l’animal est désormais reconnu comme un « être vivant doué de sensibilité » dans le Code civil (nouvel article 515-14) et n’est plus considéré comme un bien meuble (article 528). Il ne s’agit pourtant pas seulement d’un problème juridique : énoncer des lois en faveur du droit des animaux relève également de la philosophie et de l’éthique. En effet, cette démarche soulève des questions fondamentales comme la place que l’homme est censé occuper au sein des espèces terrestres vivantes, c’est-à-dire la question de la dignité humaine. Est-il moralement indifférent de traiter violemment les animaux ? La sphère du bien et du mal, du juste et de l’injuste ne concerne-t-elle que le rapport des hommes entre eux ? Ce genre d’interrogation influe également sur notre mode de vie : faut-il devenir végétarien ou végétalien puisqu’il apparaît immoral de tuer un être doué de sensibilité ? C’est une remise en cause de notre système actuel qui repose sur l’élevage intensif d’animaux de boucherie. Cela pourrait même remettre en question le fait de posséder un animal : si l’animal n’est plus un bien comment pourrait-il appartenir à un propriétaire ? Je vous propose dans cet article de faire un petit tour des philosophies qui s’attellent au problème de l’animalité. Vous êtes prêts? Allons-y ! 

 

Il y a toujours eu une inquiétude morale en ce qui concerne la manière dont l’homme traite les animaux, même si elle est apparue secondaire face aux arguments anthropocentristes qui placent l’homme au centre de tout. Le végétarisme (ou l’interdiction de tuer/manger un animal) existe depuis l’ Antiquité, même en tant que normes juridiques avec, en Inde, les édits de l’empereur Ashoka (v. 304 av. J.-C. – 232 av. J.-C.), et, au Japon, les lois promulguées (en 676 ap. J.-C.) par l’empereur Temmu. Les religions « animistes », chinoises (confucianisme, taoïsme) et spécialement indiennes (hindouisme, bouddhisme, jaïnisme) attribuent une âme, une conscience à tous les êtres vivants, la différence avec l’homme étant de degré et non de nature. C’est cependant la pensée grecque qui formule le problème dans des termes véritablement moraux. En effet, au VIe siècle av. J.-C, Pythagore (que l’on a appelé « le premier philosophe des droits des animaux ») réclamait le respect pour les animaux parce qu’il croyait en la transmigration des âmes entre humains et non-humains : en tuant un animal, on aurait pu alors tuer un ancêtre. Plus tard, la tradition sceptique, de Pyrrhon d’Elée à Montaigne, s’attache à réduire la distance entre l’homme et les animaux, en faisant valoir leurs capacités à raisonner. Alors qu’Aristote déclarait que les humains et les non-humains vivaient dans des règnes moraux différents parce que les uns étaient doués de raison et non les autres, Théophraste, son élève, exprima son désaccord en se positionnant contre la consommation de viande et en faveur d’un devoir de justice envers les animaux. Au début de l’ère chrétienne, Porphyre condamne le sacrifice des animaux dans son traité De l’abstinence. On retrouve ce thème chez Plutarque dans S’il est loisible de manger chair où il montre que le végétarisme est la seule façon de vivre moralement.

Le végétarisme ne prévalut pas, et c’est la position d’Aristote qui persistera pendant plusieurs siècles. Cette conception de l’animal provient en partie de notre héritage chrétien. En effet, le catholicisme sépare l’homme du règne animal dans sa nature et dans son essence puisque l’homme est le seul être créé à l’image de Dieu. De plus, le premier chapitre de la Genèse souligne que Dieu donne la nature à l’homme pour assurer sa subsistance, l’homme doit donc la dominer, bien que l’Ancien Testament comprenne aussi un certain nombre de prescriptions protégeant des animaux de travail. Cette position a bien évidemment été adoptée par Thomas d’Aquin qui considère que la seule raison pour laquelle les humains se doivent de montrer de la charité envers les animaux serait pour les empêcher d’êtres cruels avec les hommes, idée que reprendront plus tard Locke et Kant. Au XVIIe siècle, le philosophe français René Descartes va plus loin en soutenant que les animaux n’ont ni âme ni esprit (le contraire de l’animisme), qu’ils ne peuvent ni penser ni souffrir et qu’ils ne sont pas conscients : c’est la théorie de l’animal machine.

Certains penseurs s’insurgeront contre cette thèse comme par exemple Jean-Jacques Rousseau qui montre, dans la préface de son Discours sur l’inégalité, que les animaux étant des êtres doués de sensibilité, « devraient participer au droit naturel ». Ainsi, l’homme se doit de certains devoirs envers eux. Plus tard, au XVIIIe, le philosophe anglais Jeremy Bentham montrera qu’il faut respecter les animaux et leur accorder certains droits mais cela n’implique pas qu’ils soient sujets de droits puisqu’ils ne peuvent pas avoir de responsabilité : ils devraient dès lors au moins être objets de droit. De plus, Bentham considérait que la faculté de souffrir, et non la faculté de raisonner, devait être le critère pour le respect des autres êtres vivants. Au XIXe siècle, Arthur Schopenhauer, dans Parerga et Paralipomena déclare : « l’animal est pour l’essentiel le même que l’homme. » Il lutte pour le droit animal et s’insurge contre les expérimentations pratiquées sur eux : « Le monde n’est pas une fabrique et les animaux ne sont  pas des produits à l’usage de nos besoins.». Doté d’une véritable compassion envers les animaux, il considère que « le plus grand bienfait des chemins de fer est qu’ils épargnent à des millions de chevaux de trait une existence misérable ».   Il défend le respect envers les animaux dans la morale n’hésitant pas à considérer plus hautement les animaux, une anecdote rapportée par le musicologue Schnyder von Wartensee le souligne. Au détour d’une conversation, Schopenhauer déclare en effet, en parlant de son chien Atma (âme du monde en sanskrit), « J’ai un caniche, et quand il fait une bêtise, je lui dis : fi, tu n’est pas un chien, tu n’es qu’un homme. Oui, un homme ! Tu devrais avoir honte. Alors il est tout honteux et va se coucher dans un coin ». Voila une bonne façon de prendre à contre-courant les opinions concernant la hiérarchie établie entre humanité et animalité! 

Dès le XVIIe siècle, les hommes montrent un intérêt croissant pour l’observation de la nature et des animaux. Buffon dans son Histoire naturelle s’attache à recenser tous les savoirs de l’époque sur « les sciences naturelles » notamment les oiseaux et les mammifères. A la même époque, Réaumur, physicien et naturaliste, entreprend l’écriture d’un ouvrage d’entomologie intitulé : Mémoires pour servir à l’histoire des insectes. Aujourd’hui, l’éthologie subit un essor important dans le domaine équestre mais également dans le milieu sauvage. En effet, le comportement des animaux sauvages est de plus en plus pris en compte  avec des études scientifiques menées par exemple par Konrad Lorenz, biologiste et zoologiste autrichien.

 

Paul-Gauguin-cheval-blanc
Le Cheval blanc de Paul Gauguin

Ainsi, la conception de l’animal aura évolué au cours du temps tant d’un point de vue moral que d’un point de vue philosophique. Les animaux ont aujourd’hui en France un statut qui prend en compte leur sensibilité et les mentalités changent au profit de rapports plus « humains » avec les animaux. Et je pense  pour ma part que c’est un réel progrès ! 

 

L.H

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