Noyau de l’âme chez Edith Stein

Considérée comme une « lumière dans une nuit de ténèbres » par Benoît XVI, Edith Stein (1891-1942) est une femme courageuse qui demeura libre toute sa vie grâce à la force de son âme. La jeune phénoménologue accorde en effet beaucEdith-Steinoup d’importance à la liberté d’esprit et en vient à se poser les questions suivantes : quel vécu pouvons-nous avoir de notre conscience ? Comment avoir accès à son intériorité ? Comment parvenir au cœur de notre être ?

Nous pouvons commencer par évoquer l’anthropologie tripartite d’Edith Stein selon laquelle il y a le corps, l’âme et l’esprit. Il est important de préciser que le corps, selon sa conception, est toujours l’extériorité d’une intériorité qu’elle appelle la « chair ». Si nous nous arrêtons au stade du corps, nous sommes baignés dans le « Royaume de la nature » où l’homme est submergé dans le sensible et ne peut prendre de recul par rapport à ce qui lui arrive. Du niveau du corps il faut alors aller à l’intérieur de notre être. Nous arrivons donc au stade du Moi, terme qu’elle préfère à « Ego » en raison de la connotation morale de ce dernier. Situé au niveau de la Psyché, le Moi vit dans chaque vécu d’expérience et correspond à ce qui fait le lien entre le passé, le présent et le futur. Il est donc dynamique et « vit à chaque instant ». De ce fait, il ne peut correspondre à un simple récipient contenant un écoulement d’événements qui s’enchaineraient de façon purement mécanique. Au contraire, ce que l’on a vécu nous structure et nous dynamise, créant un lien continue dans notre vie. Nous sommes donc avec le Moi tournés vers l’intériorité. Cependant, le Moi est loin d’être le stade le plus profond de notre être. Situé au niveau de l’Esprit, le Je est en effet ce qui forge notre personnalité et ce qui prend les décisions. En cela, le Je est plus profond que la Psyché. Il est d’ailleurs pertinent dans le cadre de notre étude d’expliquer que la Psyché (en tant que face externe) et l’Esprit (en tant que face interne) font partie de l’âme.

A l’image de la philosophie grecque classique, l’âme correspond chez Edith Stein à ce qui anime et ce qui rend vivant le corps. En outre, l’âme abrite en son cœur ce qu’elle appelle le « noyau de l’âme ». Il s’agit d’une notion non négligeable puisque sa réflexion repose sur le chemin qu’il nous faut suivre afin de parvenir à ce noyau. Selon la jeune femme, l’homme est en effet doté d’une âme à laquelle il doit accéder afin de prendre sa vie en main. Mais qu’arrive-t-il si nous n’arrivons pas au cœur de notre âme ? Pour Edith Stein, celui qui vit à la périphérie de son être possède une « âme inabritée » qui se trouve à l’extérieur d’elle-même. En effet, l’âme inabritée est une âme en situation d’insécurité qui prend siège au niveau du corps et de la Psyché. Elle est submergée par ce qui lui arrive et ne peut par conséquent avoir la maitrise de sa vie.  L’âme inabritée vit alors dans l’angoisse. Pour illustrer cette idée, je n’ai pas pu m’empêcher de faire un lien avec Jean Valjean, personnage principal de l’œuvre Les Misérables (1862) dont la situation correspond parfaitement à la description de l’âme inabritée, comme le souligne Victor Hugo dans le tome 1 : « Ainsi se débattait sous l’angoisse cette malheureuse âme ».

Selon la philosophe allemande, il y a deux façons de vivre l’angoisse : l’âme peut se réfugier dans le divertissement ou peut décider de se replier sur elle-même. Mais ne nous y trompons pas, le repli sur soi ne nous amène pas vers le centre de notre âme mais, au contraire, nous bloque à la périphérie de notre être. L’angoisse se fait alors désespoir.

La question est donc de savoir comment échapper à la torpeur de l’âme inabritée afin de quitter le sensible (Royaume de la Nature) et de parvenir au noyau de notre âme (Royaume de la Grâce) ? Il s’agit d’entreprendre un processus de personnalisation, nous permettant de prendre notre vie en main. Dans De la personne, Edith Stein explique en effet que tout homme a en lui des qualités dormantes qu’il doit à tout prix éveiller afin de devenir ce qu’il est appelé à être. Dans ce contexte, autrui apparait comme une aide précieuse dans la mesure où il peut susciter notre liberté et nous aider à éveiller ces qualités. Nous permettant de quitter le Royaume de la Nature, autrui est donc loin de représenter cet enfer que semble décrire Sartre dans Huis clos. Au contraire, il s’agit ici de penser les autres qui nous procurent du bonheur comme les « charmants jardiniers par qui nos âmes sont fleuries », selon l’expression Proustienne. Cependant, ce changement de royaumes n’est possible qu’à deux conditions : premièrement, seule la liberté, pouvant être suscitée par autrui, peut nous le permettre. Deuxièmement, quelque chose venant du royaume vers lequel on tend doit nous attirer : « Cela ne peut se faire que si lui parvient quelque chose de la sphère à laquelle elle voudrait se rattacher ». Une fois avoir quitté le danger du sensible et nous être réfugiés au cœur de notre château fort, l’homme gagne une âme en bonne santé et peut dorénavant prendre sa vie en main.

Mais avant d’aller plus loin, il me semble judicieux de préciser que choisir le royaume auquel nous voulons appartenir représente la vraie liberté. En effet, la liberté chez Edith Stein ne correspond pas au choix du bien ou du mal dans la mesure où le mal ne relève que de l’ignorance. Il s’agit alors pour elle de bien agir, en établissant des relations éthiques avec autrui. La réception du Bien par le biais de notre liberté va donc orienter l’âme intériorisée et l’action humaine sera le reflet du noyau de notre âme. En outre, nous pouvons ajouter que le processus de personnalisation n’est pas un simple passage de l’extériorité vers l’intériorité dont le but serait uniquement de nous connaitre. Au contraire, ce processus d’intériorisation va également influencer notre manière de vivre le monde puisque plus l’intériorisation est réussie, plus notre rapport au monde sera harmonieux.

Il est par ailleurs intéressant de remarquer que l’on peut également parvenir à cette intériorisation par la foi. En effet, la foi a une place très importante chez Stein qui finira par appeler le niveau du noyau de l’âme le « Royaume d’en haut ». Alors qu’Husserl avait fait le choix de suspendre Dieu pour n’étudier que les vécus de conscience, Edith Stein suppose que la conscience et le monde peuvent être mis entre parenthèses face à l’absolu de Dieu. La phénoménologue passe donc d’une pensée de l’être fini à un être éternel, justifiant le choix du titre de son ouvrage L’Etre fini à l’Etre éternel dans lequel elle expose une réflexion sur une possible connaissance de Dieu. Edith Stein suppose en effet que le noyau de l’âme, situé au cœur de l’esprit humain, peut être le siège de celui qui est l’Esprit par excellence. Ainsi, nous pouvons trouver Dieu dans le noyau métaphysique de l’homme. A travers l’influence de Thérèse d’Avila et Jean de la Croix, Edith Stein comprend donc que ce n’est pas par le fruit d’un effort ascétique que l’on accède à Dieu mais bien par un accès au noyau de l’âme et par un oubli de soi pour autrui. Connaitre Dieu nécessite en effet un dépouillement des sens jusqu’à parvenir à son néant, supprimant de ce fait tout obstacle à une rencontre avec le Créateur.

Nous pouvons donc conclure qu’à l’issu d’un processus de personnalisation l’homme parvient au niveau du noyau de son âme, lui permettant d’entrer dans le Royaume de la Grâce. A ce stade, il est parfaitement capable de tenir sa vie en main et d’orienter sa vie vers le bien puisqu’il a pu, par sa liberté suscitée par autrui, réveiller ses qualités dormantes. Parvenir au cœur de son être lui permet non seulement de se connaitre mais aussi d’accomplir ce qu’il est appelé à être. En outre, il s’agit également d’accéder à son être le plus spirituel afin d’entrer dans une connaissance de Dieu, nécessitant pour cela un oubli de soi. Enfin, son intériorisation lui permet un meilleur rapport avec le monde qui en sera d’autant plus harmonieux que le processus est réussi.

Pour en savoir plus, je vous conseille de lire Le noyau de l’âme selon Edith Stein de Bénédicte Bouillot en raison de son éclaircissement sur l’importance et la place de l’âme dans cette phénoménologie.

F.A

2 réflexions sur “Noyau de l’âme chez Edith Stein

  1. Myriam Michau

    Merci pour cet article passionannt, je suis restée longtemps dans le noyau de mon âme en le méditant, et maintenant que je suis bien personnalisée, je m’en vais en lire encore plus en toute liberté 😀

    Aimé par 1 personne

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