Grégoire de Tours : Père de l’Histoire de France?

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Grégoire de Tours est un évêque du VIe siècle, réputé pour son autorité religieuse et rendu célèbre grâce à ses Dix livres d’Histoire, mieux connus sous l’appellation d’Historia Francorum. Cet ouvrage qui est d’une importance capitale pour la connaissance du Haut Moyen Age a incité les historiens de la Renaissance à qualifier Grégoire de « Père de l’histoire de France ».

Né en 538 ou 539 dans une ville auvergnate qui sera plus tard appelée Clermont Ferrand, Grégoire de Tours ou Georgius Florentinus Gregorius est issu d’une célèbre famille sénatoriale d’Auvergne qui a compté parmi ses membres de nombreux ecclésiastiques. Grégoire est très attaché à la dévotion aux reliques, qui à l’époque, permettait de matérialiser le culte des saints, et raconte d’ailleurs ceci à propos des reliques de Saint Sylvestre : « Il avait un lit fait de cordelettes tissées avec soin et sur lequel il guérit souvent les malades. Ma mère en ayant coupé une parcelle, la fit suspendre au cou d’une jeune fille qui souffrait de la fièvre et qui guérit à l’instant ». A la mort de son père vers 548, Grégoire est confié à son oncle Gallus, évêque de Clermont. Il raconte dans la Vie des Pères les miracles produits par celui-ci et cela ne fera que renforcer sa croyance envers les manifestations surnaturelles. L’historien Jacques Le Goff dira d’ailleurs à propos de Grégoire : « l’homme est pris dans les rets d’un surnaturel quotidien ».  Il est par la suite envoyé à Lyon auprès d’un autre membre de sa famille, l’évêque Nizier, qui complète son instruction théologique et littéraire en le confiant à des hommes d’Eglise. En 563, il est ordonné diacre à 25 ans, s’en suivent 10 ans de prêtrise où les évènements miraculeux ne s’arrêtent pas…

En 573, lorsque qu’Euphronius, le cousin germain de sa mère décède, Grégoire est désigné par le roi d’Austrasie Sigebert à sa succession et est sacré évêque de Tours à Reims. Il faut savoir que la présence du tombeau de St Martin, très vénéré à cette époque, confère à l’évêché de Tours une grande importance, c’est pourquoi le nouvel évêque prend au sérieux ses responsabilités notamment en tant que bâtisseur et rénovateur. Par exemple, il donne une relique de St Julien à des moines qui venaient de construire une petite chapelle en son honneur, fait agrandir l’oratoire St Etienne tout en y posant ses reliques et entreprend aussi de restaurer la basilique St Martin qui fut incendiée en 558. Il se bat également contre les superstitions telles que le culte rendu aux eaux dans le Gévaudan par ce qu’il appelle un « peuple imbécile », ses récits sont remplis d’idoles païennes qu’il faut proscrire. En bon catholique, il dénonce l’arianisme notamment quand il prête à Clovis ces mots à propos des Wisigoths et de leur chef Alaric II : « Je supporte avec grand chagrin que ces Ariens possèdent une partie des Gaules ».

L’importance de l’évêché de Tours permet également à Grégoire de jouer un certain rôle politique auprès des descendants de Clovis. Ainsi, lorsque le roi Sigebert est assassiné en 575 par ordre de Chilpéric, son rival, et que ce dernier s’empare de la Touraine, Grégoire se pose du côté de la reine-veuve Brunehaut. Il donne également asile à de nombreuses reprises malgré les pressions politiques, notamment à Mérovée, fils de Chilpéric qui épouse Brunehaut en cachette en 576. Mais c’est surtout lors du jugement de l’évêque Prétextat, accusé par Chilpéric d’avoir violé les règles canoniques en permettant ce mariage, que Grégoire va montrer sa détermination. En effet, il sera le seul, à ce qu’il dit dans son Histoire des Francs, à s’opposer à l’accusation : « Donnez-lui le conseil pieux et sacerdotal de ne pas s’enflammer contre un ministre de Dieu de peur que Dieu ne le fasse périr par sa colère et ne lui fasse perdre son royaume et sa gloire ». On voit bien ici que Grégoire n’a jamais porté Chilpéric dans son cœur et il déclarera d’ailleurs à sa mort qu’il était le « Néron et Hérode des temps nouveaux ». La mort de Chilpéric marque le début d’une guerre civile qui durera de 584 à 587 mais qui prendra fin lors du Traité d’Andelot auquel participera notre cher évêque.

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Comme nous avons pu le voir, l’évêque de Tours fut acteur des évènements du VIe siècle, mais sa renommée fut essentiellement bâtie par le fait qu’il en ait également été le narrateur. Il est en effet la principale source narrative de cette époque et prend très au sérieux son devoir d’historien : « Je me suis dit que pour que le souvenir du passé se conservât il devait parvenir à la connaissance des hommes à venir même sous une forme grossière ». C’est pour ces raisons qu’il a commencé à rédiger les Dix livres d’Histoires ou Decem Libri historiarum. Grégoire nous y décrit de nombreux aspects de la vie de l’époque qui nous permettent d’en apprendre plus sur le contexte social : les mouvements sociaux (il parle d’un homme devenu fou qui sème le trouble sur les chemins avec une bande de paysans) ou la forte mortalité infantile causée par des maladies qui touche même les enfants de roi : « Mais le roi Chilpéric étant sorti de Paris pour se rendre dans le pays de Soissons, il lui survint un nouveau chagrin : son fils fut pris de la dysenterie, et rendit l’esprit » (livre VI).

Cependant les éléments de sa biographie et les évènements narrés tout au long de son œuvre peuvent être remis en question. En effet, les manifestations surnaturelles apparaissent en grand nombre. Cela s’explique par le contexte de l’époque et par sa foi profonde mais aussi parce qu’une grande partie de son œuvre – les Sept livres des miracles – est consacrée à l’hagiographie. Même si les textes hagiographiques sont aussi des sources narratives, il faut les manier avec précautions car ils portent un regard religieux sur les faits. Par ailleurs,  l’auteur cherche à rapporter les évènements sous le plan d’une destinée voulue par Dieu. Grégoire de Tours voit Clovis comme un saint qui fait triompher la véritable foi en tant que soldat de Dieu. On peut citer la description de la biche miraculeuse qui apparaît pour l’aider à vaincre Alaric : « Pendant la nuit le roi ayant prié le Seigneur de vouloir bien lui montrer un gué par où l’on pût passer, le lendemain matin, par l’ordre de Dieu, une biche d’une grandeur extraordinaire entra dans le fleuve aux yeux de l’armée, et passant à gué, montra par où on pouvait traverser » (livre II). En devenant premier roi catholique des francs, Clovis apparaît ainsi comme « le nouveau Constantin » dont le but ultime est de servir l’intérêt supérieur de l’Eglise. Comme le dit l’historien Louis Halphen, « Grégoire obéit à une pensée d’édification et de moralisation, pas cachée ». Par ailleurs, sa plume d’écrivain a souvent pris le relais pour étoffer les faits. Les ruses de Clovis ressemblent étrangement à celles d’autres francs dont Grégoire a lui-même narré l’histoire… On pourrait, par exemple, mettre en parallèle l’histoire de Chlodéric qui meurt en ayant le crane fendu alors qu’il se penche sur son trésor et celle de Rigonde tuée par sa mère Frédégonde alors qu’elle était courbée face à un coffre rempli de bijoux. Coïncidence? Je ne crois pas. Enfin, Grégoire n’était pas toujours bien placé pour parler des évènements. En ce qui concerne Clovis, il était né plus de 25 ans après sa mort ! Il faut donc distinguer dans son œuvre la partie qui concerne les temps qu’il n’a pas vécu, qu’il agrémente avec les traditions populaires et sa culture littéraire, et la partie qui concerne les évènements dont il est contemporain qui sont une source beaucoup plus sure même si elle peut être altérée par ses jugements positifs ou  négatifs sur tel ou tel personnage.

Pourtant, la portée de l’œuvre de l’évêque de Tours ne peut se résumer à cela. Les dix livres d’histoire appartiennent en effet au genre de l’Histoire universelle, c’est-à-dire que l’auteur raconte l’Histoire de la Genèse jusqu’à sa propre époque. D’ailleurs, il ne cache pas qu’il s’inspire d’Eusèbe de Césarée et de Paul Orose : « Suivant l’exemple de ces auteurs, nous avons le dessein, si Dieu daigne nous prêter son secours, de calculer le nombre des années qui se sont écoulées depuis la naissance du premier homme jusqu’à nos jours » (Prologue livre 1). Le premier livre donne le cadre spirituel et la profession de foi qui marque de tout l’ouvrage de Grégoire : « Me disposant à écrire les guerres des rois avec les nations ennemies, celles des martyrs avec les païens, et de l’Église avec les hérétiques, je veux auparavant exposer ma profession de foi, afin que ceux qui me liront ne doutent pas que je suis catholique ». On observe ici un rapprochement entre les hauts faits des saints et le malheur des peuples et tout l’ouvrage en est marqué. C’est la clef de la philosophie historique de l’auteur : le véritable sujet qu’il veut traiter est la qualité des rois dans la société chrétienne. La méthode utilisée pour mettre en œuvre cette idée est celle de l’imbrication de faits religieux ou d’indices en rapport aux Ecritures dans les faits historiques (les faits historiques deviennent même parfois des indices) pour montrer l’éloquence des choses de Dieu.

Ainsi, le but que Grégoire de Tours s’était fixé aura été suivi : ses dix livres d’histoire restent la principale source narrative de cette époque troublée. Cependant, en ayant cherché dans son œuvre qu’une utilité évènementielle, on a laissé de côté la richesse de ses paroles. Grégoire de Tours n’est donc pas l’historien « père de l’histoire de France » que les auteurs de la Renaissance ont voulu voir en lui mais plutôt un historien qui retrace une Histoire universelle, constituant une exégèse théologique et historique des évènements depuis la naissance de l’humanité. Il ne cache pas le but de ses écrits : c’est une œuvre politique qui vise la défense du catholicisme et tronquer cette partie de l’œuvre ne peut que nous placer dans l’incompréhension face aux évènements merveilleux qu’il narre.

L.H

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