Rôle de la féerie chez J.R.R Tolkien

Si la Bible et le Coran restent les œuvres les plus vendues au monde, Le Seigneur des anneaux, trilogie écrite par J.R.R Tolkien en 1955, figure incontestablement parmi les livres à grand succès. Le triomphe de ces trois volumes, classés dans la catégorie fantasy, nous pousse à nous interroger sur l’importance de la férie et de l’imagination dans la pensée de l’auteur qui, créant tout un univers magique, ne manque pas de faire vibrer les petits comme les grands. kot15d597_tolkien

Contrairement à la pensée cartésienne où la raison prime sur l’imagination, celle-ci est très importante dans la pensée anglaise. En effet, dans le cadre de la rationalité héritée du XVIIème et du XVIIIème siècle, l’imagination ne possède pas cette supériorité telle que nous la trouvons chez Hume ou Coleridge. Tolkien va donc tenter de corriger cette mise au ban de l’imagination, en lui restituant la place qu’elle mérite.

Bien des personnes envisagent la féerie comme ne servant qu’à fuir la réalité. Or, la féerie est en réalité infiniment plus que ça. En effet, le voyage dans un autre monde, vers lequel notre imagination tend à nous transporter, n’est qu’un écart à la réalité permettant un retour vers notre monde initial, afin de mieux appréhender ce dernier. Comme l’affirme Newman, l’imagination pourrait rendre réel et concret ce qui n’est pas rendu par l’intellect. Autrement dit, nous ne prenons conscience de la réalité que par le biais de l’imagination. Deuxièmement, il est vrai que l’imagination amène l’homme à l’évasion. Mais s’agit-il de quelque chose de condamnable? A en croire Tolkien, il s’agirait, au contraire, d’une bénédiction qui nous ouvre les richesses de notre esprit.  En outre, la fin heureuse d’un conte de fée ou d’un mythe, communément appelée « happy end« , réconforte le lecteur. Ainsi, au moment où le bien triomphe du mal, on assiste à un coup de théâtre que Tolkien nomme « eucatastrophe ». Ajoutons à cela que le monde féerique permet au lecteur de recouvrer son innocence initiale.

Au regard de cette explication, nous pouvons certifier que Tolkien octroie à l’imagination de nombreuses et diverses facultés non négligeables. L’intention derrière ces lignes est donc de montrer qu’il y a bien autre chose que la raison, que l’analyse ou que la logique mathématique pour expliquer les choses : il y a l’imagination.

Pour dégager l’essence de la féerie, en tant que sous-genre de l’imagination, il nous faut en comprendre l’étymologie. Ce terme dérive de deux mots inclus dans le  phainomenon (phénomène) : phainesthai (apparaitre) et phaintazein  (rendre visible, faire voir). Par ces deux mots, nous arrivons à la racine commune phanein, qui signifie en grec « montrer ». Le terme phanein dérive lui-même du mot indo-européen  BHA qui signifie « briller ». Derrière toutes ces racines qui proviennent les unes des autres, nous retrouvons toujours l’idée de rendre visible, de montrer, à l’image de la lumière. A cette première série d’étymologies qui nous amène donc à un concept originaire lié à la lumière, nous pouvons ajouter une seconde notion: du terme  BHA, nous parvenons à phone qui signifie « son, voix ». Puis, phonem engendre le mot « parole ». De ce fait, nous constatons  dans ce deuxième concept un renvoie à la parole et au langage. Ainsi, puisque la lumière et la parole ont la même base, nous pouvons soutenir qu’il y avait à l’origine une accointance  certaine entre la perception et la parole : dire les choses, c’était les voir. Selon Tolkien, il n’y a qu’un seul genre littéraire qui conserve la faculté de lier ces deux éléments. Il s’agit du genre féerique.

A ce stade, nous pouvons dores et déjà soulever une importance majeure de l’imagination et de son sous-genre, la féerie, que les mots nous permettent d’exprimer. C’est ainsi que se développe l’intérêt de l’utilisation de la langue dans la pensée de Tolkien: grâce à  l’imagination, la mythologie et le folklore expriment tantôt une expérience, tantôt une croyance. Pour cela, ces derniers ont recours au logos. Il s’agit de la lumière du Dieu créateur qui entre et se diffracte en nous, sous forme de mots. En tant que philologue, nous constatons d’ailleurs chez Tolkien ce désir constant qui le pousse à chercher les racines des mots. Ainsi, lorsqu’au début du XXème siècle Tolkien entreprend la constitution d’un folklore pour l’Angleterre afin d’en retrouver l’unité perdue de par les révolutions techniques et politiques bouleversant la culture européenne, la philologie connaît un renouveau enclenché par  le philologue Owen Barfiell (1898-1997). Le mythe, selon lui, correspond à la perception de la relation de l’homme avec deux mondes : un monde naturel et un monde surnaturel. Le mythe (mythos) est donc à prendre comme un moyen d’exprimer l’inexprimable perception de soi, du monde, voire de quelque chose d’encore plus grand, grâce au logos. D’où découle le concept d’un lien intrinsèque entre mythos et logos. Il existe cependant un deuxième lien qui noue la conscience personnelle et le langage : en effet, toujours d’après Barfiell, le récit mythique ouvre à celui qui le lit une possibilité d’existence et lui fait comprendre  sa vocation.De ce fait, le langage a toujours un caractère de donner à voir. C’est précisément en cela que le langage joue un rôle essentiel dans la quête de la vérité, car ce n’est que grâce aux mots que nous parvenons à utiliser l’imagination, dans des mythes et folklores, afin de rendre visibles les phénomènes du monde. En effet, pour percevoir notre monde tel qu’il est, nous avons besoin des adjectifs qui vous nous ouvrir les portes d’un monde plus profond, qui demeure caché en raison de la fâcheuse tendance à séparer le monde et le langage. Ainsi, le logos nous permet, non pas de décrire la lumière du Créateur, mais du moins de nous en rapprocher. Dans cette optique, la féerie est un monde et une lumière donnée, par le biais  d’une histoire et, dans le cas de Tolkien, par le biais des mots. A la différence de Platon et de Lewis, Tolkien ne va pas penser à un monde superposé au notre. Il s’agit en revanche d’ouvrir les yeux sur notre propre monde , grâce à la féerie, en tant que seule faculté capable de concilier le logos et le mythos. Par conséquent, la féerie, et plus largement, l’imagination, n’est autre que le paradis perdu retrouvé par le langage.

Enfin, pour qu’un conte de fées soit authentique, il faut impérativement que l’homme soit habité par un désir fondamental à caractère double : le premier est de connaître le monde et son origine. Il s’agit donc ici de faire bon usage de sa raison. Le deuxième désir, qui est en outre plus fort que le précédent, est de laisser s’exprimer en nous notre volonté d’être heureux. Ces deux désirs étant liés, si le désir de béatitude agit sans le désir de connaître (donc sans l’usage de la raison), la férie risque fort de tomber dans les catégories secondaires, plongées dans le morbide, voire dans le satanisme.

A la lumière de cette étude, nous pouvons considérer la féerie comme nous illuminant. En 1966, Tolkien conclue dans son dernier récit: « Je ne peux qualifier autrement la féerie sinon comme le genre littéraire propre à la charité: la féerie comme amour« . Si la féerie est effectivement apparentée à l’amour, l’auteur a en effet eu raison de la comparer à l’Evangile, qui nous procure une joie issue d’au-delà de notre monde. Tolkien voit en effet dans les évangiles une confirmation de ses propos : la connaissance de notre salut nous est donnée par une histoire, de la genèse à l’apocalypse. La lumière nous est accessible par un récit du début à la fin. Il est par conséquent intéressant de souligner que, selon l’auteur, l’évangile possède les propriétés spécifiques d’un conte de fées.

F.A

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