Au crépuscule des idoles: la morale contre nature de Nietzsche

La lecture de l’œuvre de Nietzsche (1844-1900), dont le titre est une allusion parodique au Crépuscule des dieux de Wagner, est un passage incontournable afin d’appréhender la réticence de ce philosophe face à la morale occidentale, baignant dans le prisme de la morale chrétienne.

crépuscule des idoles

Le Crépuscule des idoles a été écrit par Friedrich Nietzsche au cours de l’année 1888, dans un petit village situé dans le sud-est de la Suisse. L’enjeu  de cette œuvre  est de démasquer les idoles, de chasser les faux dieux que l’homme a lui-même créé et auxquels il voue une admiration inégalable. Le crépuscule, symbolisant le basculement de la lueur du jour vers les ténèbres de la nuit, annonce le déclin de Dieu dont la lumière aveugle les hommes. En écrivant sans ambages comme à son habitude, Nietzsche annonce la destruction des idoles, à laquelle succédera une nouvelle ère libératrice. Par conséquent, le but de cette œuvre philosophique n’est autre que la guérison de l’humanité, infectée par des croyances erronées et par une volonté de se vouer au nihilisme. Cet ouvrage est divisé en onze parties dont la cinquième, correspondant à la morale contre nature, sera l’objet de cet article.

          Dans le premier paragraphe, Nietzsche affirme que les passions sont néfastes car elles « avilissent leurs victimes avec la lourdeur de la bêtise ». Mais il ajoute qu’il nous est possible de trouver pour les passions une certaine intelligence avisée. Il n’entend rien d’autre lorsqu’il dit « qu’à une époque tardive, où elles se marient avec l’esprit, elles se  spiritualisent ». Cela raisonne à nos oreilles comme la « sublimation » de Freud, qui consistait à détourner l’énergie brute des passions vers quelque chose de  plus élaboré.   Pour remédier à la bêtise des passions, les jugements moraux,  amenés par les religions monothéistes, avaient autrefois pour ambition de les anéantir totalement. Et pour appuyer cette idée, il cite lui-même le Nouveau-Testament lors du Sermon sur la Montagne : « Si ton œil est pour toi une occasion de chute, arrache le ». (Mt 5). C’est en cela que la seule solution trouvée face aux passions était le refoulement et la négation. Nietzsche comprend ce verset comme décrivant la nécessité d’abandonner nos organes et nos sens. Autrement dit, il faut se débarrasser de notre corps , de notre vie. Cette bêtise, née de la volonté d’anéantir la bêtise des passions, en devient ironiquement une bien plus conséquente que la première. L’auteur parle alors  « d’une forme aigue de la bêtise ». La solution du christianisme est finalement ce que l’auteur appelle communément le castratisme : il s’agit de l’extermination de la passion sous toute ses formes, allant de la sensualité à la fierté en passant par le désir de dominer, de posséder  et de se venger. On aboutit alors à la négation, au refus de la réalité et au refoulement. Nietzsche conclue son premier paragraphe en disant qu’ « attaquer la passion à sa racine c’est attaquer la vie à sa racine » et  en déduit que la pratique de l’Eglise est nuisible à la vie.

            En résumé, la morale est pour l’auteur la négation symbolisée par la castration qui est, de toute évidence, hostile à la vie. Le deuxième paragraphe éclaire le lecteur sur les raisons d’un tel remède. Pourquoi un refus aussi radical des passions ? Nietzsche répond que la castration semble s’imposer en raison de la trop faible volonté des partisans de cette répression, incapables de mesure et de modération. Dans cette optique, les passions sont envisagées comme des excès qu’il est vital de contenir et de sublimer comme dirait le psychologue, ou de spiritualiser, comme dirait le philosophe, mais ils en sont tout simplement incapables. Incapables de se maitriser, de vivre dans l’équilibre, dans une harmonie : « La castration et l’extirpation est employé instinctivement dans la lutte contre le désir par ceux qui sont trop faibles de volonté, trop dégénérés pour pouvoir imposer une mesure à ce désir ». Le philosophe ajoute de façon méprisante que ce ne sont que les dégénérés qui trouvent les moyeux radicaux indispensables. Pour lui, la guerre contre la passion est révélateur d’une maladie. L’extrémisme dont ils font preuve n’est en effet pas gage de bonne santé. C’est la dégénérescence.

           Dans le paragraphe suivant, Nietzsche précise tout de même qu’il ne s’agit pas de souhaiter la fin de l’Eglise car il évalue un certain intérêt à avoir des ennemis : « chaque parti voit un intérêt de conservation de soi à ne pas laisser s’épuiser le parti adverse ».  A partir de ce constat, le philosophe allemand établit un parallèle avec  notre intérieur. En effet, ce sont nos pulsions opposées qui font notre richesse car nous avons besoin d’une tension interne et constante afin d’être fécond et d’accomplir de grandes choses : « on a renoncé à la grande vie lorsqu’on renonce à la guerre » Dans cette optique, le troisième paragraphe n’est autre qu’une critique de la notion de « paix de l’âme » issue de la destruction de la tension des passions contradictoires. Cette notion, qu’il met entre parenthèse, n’est pas du tout au goût de l’auteur qui semble n’y voir aucun trait bénéfique.

         Dans le quatrième paragraphe, Nietzsche oppose ce qu’il appelle la morale saine avec la morale antinaturelle qu’il ne cesse de déprécier. La première favorise les instincts moraux car elle est dominée par l’instinct de vie. Tandis que la seconde, qui est celle qui a été prêchée et vénérée depuis les prémisses des religions monothéistes, est une condamnation de ces instincts. La morale chrétienne enchaine l’homme dans un ascétisme rigoureux, et le force à s’annihiler. Ainsi conclue-t-il le paragraphe par la phrase pour le moins stupéfiante : « la vie prend fin là où commence le  Royaume de Dieu ». Cette affirmation est hautement ironique dans la mesure où, pour les chrétiens,  la Vie prend justement son sens à l’avènement du Royaume de Dieu.

         Nietzsche clôture ce chapitre par un dernier paragraphe dont l’intention est de dénoncer  la prétention du chrétien à vouloir ranger tous les hommes sous la dictée d’une morale qu’il tient pour universelle. Un tel désir de vouloir rendre chaque homme vertueux ne peut être que « ridicule » selon Nietzsche.  Emprisonnée dans le souffle du christianisme, la morale occidentale aspire à vouloir améliorer l’homme en castrant ses pulsions, ce qui atteint en son cœur l’instinct de vie. L’homme n’en sera qu’affaibli. Ainsi, il n’est pas souhaitable pour l’homme  de se trouver dans les filets de la morale ou de la religion. Nietzsche va jusqu’à dire que « la morale, est une idiosyncrasie de dégénérés qui a fait immensément de mal ». Lui et ses confrères, qu’il englobe sous le nom d’immoralistes, ont au contraire compris l’intérêt  « de faire preuve de compréhension, d’intelligibilité et d’approbation », et ne manquent pas de tirer avantage des moralistes qui sont selon lui « les plus répugnants spécimens de cagots de prêtres et de pères ».

       A la lumière de l’explication de ce chapitre, nous pouvons conclure que Nietzsche considère tout simplement la morale comme contre nature, ce qui justifie pleinement le choix du titre de ce passage. Les valeurs chrétiennes, à l’instar de la charité et de l’altruisme, ne sont en fait que des valeurs qui tentent de dissimuler notre puissance et notre force. Si nous creusions davantage la pensée du philosophe, Nietzsche considère que la morale occidentale est une morale pour les faibles qui finissent toujours par se rendre maitre des forts.  Afin de  nous libérer de cette morale  dont nous sommes prisonniers, il propose d’élaborer une nouvelle philosophie. La morale, qui anéantissait les élans de la vie, cède la place à une pensée assumant les passions de l’homme.

Pour aller plus loin,  la lecture de ses œuvres Par delà bien et mal, ainsi que La généalogie de la morale, dans lesquelles il exprime sa pensée du surhomme, est vivement conseillée. En revanche, si vous souhaitez appréhender une conception plus positive de la morale, l’article « apologie de la morale » répondra à vos attentes.

F.A

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